Les besoins psychologiques fondamentaux: créer les conditions pour apprendre
Pourquoi deux élèves vivant une même situation pédagogique peuvent-ils s’engager et faire des expériences d’apprentissage totalement différentes? Qu’est-ce qui fait que l’un va s’engager, persévérer et apprendre et l’autre va être réticent à se lancer, éviter de se mettre dans la difficulté et finalement ne pas réussir à acquérir les compétences mises en jeu?
A première vue, on pourrait penser que tout dépend de leurs capacités, de leur personnalité ou de leur envie d'apprendre. Pourtant, ce que nous observons en classe ne constitue que la partie émergée de l'iceberg. Elle ne nous permet pas à elle seule de saisir ce qui se joue vraiment chez l’élève. Comprendre les mécanismes sous-jacents permet de mieux comprendre pourquoi certains élèves s'investissent avec enthousiasme alors que d'autres finissent progressivement par se désengager.
Depuis plus de cinquante ans, les recherches sur la théorie de l'autodétermination, menées auprès de milliers d'élèves de tous âges et dans de nombreux systèmes scolaires, montrent que la motivation ne dépend pas uniquement des caractéristiques de l'élève. Elle dépend aussi de la qualité de l'environnement dans lequel il apprend. Comme notre organisme a besoin de nutriments pour se développer, notre fonctionnement psychologique repose lui aussi sur trois besoins fondamentaux: le besoin d'autonomie, le besoin de relation et le besoin de compétence. Le besoin d’autonomie se réfère au sentiment d’être acteur de ce que l’on fait, de pouvoir faire ses propres choix, comprendre le sens des activités proposées et agir en accord avec soi-même. Le besoin de relation renvoie au fait de se sentir accepté, écouté et soutenu par les personnes qui nous entourent. Le besoin de compétence correspond au sentiment de pouvoir progresser, relever des défis adaptés et développer progressivement sa maîtrise des apprentissages. Ces trois besoins sont universels: ils concernent tous les élèves, quels que soient leur âge, leur niveau scolaire ou leur culture (Ryan & Deci, 2017).

Les recherches montrent que les élèves vivent en permanence deux types d'expériences: des expériences qui nourrissent leurs besoins psychologiques et d'autres qui les frustrent. C'est cette différence d'expérience qui oriente progressivement leur motivation. Un élève qui n'a jamais le choix, dont les émotions sont minimisées et à qui l'on demande simplement d'obéir, ne vit pas la même expérience qu'un élève à qui l'on explique le sens d'une activité, dont le point de vue est entendu et qui peut participer, à son niveau, aux décisions qui le concernent. Dans les deux cas, la tâche est identique et le contenu d'apprentissage similaire; pourtant, l'expérience psychologique vécue est profondément différente. Autrement dit, les besoins psychologiques ne décrivent pas ce que les élèves font; ils décrivent ce qu'ils vivent.
Lorsque les besoins psychologiques sont satisfaits, les élèves ont davantage envie de s'engager dans les activités proposées. Ils osent davantage relever des défis, persévèrent plus facilement face aux difficultés, prennent plus de plaisir à apprendre et développent progressivement une motivation plus autonome. Ils se sentent bien à l'école, non parce que tout y est facile, mais parce qu'ils s'y sentent capables, écoutés et soutenus. A l'inverse, lorsqu'un élève vit de manière répétée des expériences qui frustrent ses besoins psychologiques, il aura davantage tendance à éviter les défis, à se protéger de l'échec, à ressentir du stress ou de l'anxiété, à se désengager progressivement et parfois à perdre le plaisir d'apprendre. Les besoins psychologiques ne garantissent pas la réussite scolaire à eux seuls. En revanche, ils créent les conditions qui rendent l'engagement et les apprentissages beaucoup plus probables. C'est cette expérience qui oriente progressivement leur motivation, leur manière d'apprendre et, à plus long terme, leur parcours scolaire (Ryan & Deci, 2020).
«Les besoins psychologiques ne décrivent pas ce que les élèves
font; ils décrivent ce qu'ils vivent.»
Julien Chanal
Les besoins psychologiques accompagnent les élèves dans tous les domaines de leur vie. Lorsqu'ils sont à l'école, c'est donc l'environnement scolaire qui devient l'un des principaux lieux où ils peuvent être satisfaits… ou au contraire frustrés. Chaque jour, nous pouvons soutenir ou au contraire fragiliser ces besoins par notre manière d'enseigner, d'évaluer, de donner des consignes, d'accueillir une erreur ou simplement d'entrer en relation avec nos élèves. Les recherches montrent que plus l’environnement scolaire soutient les besoins psychologiques des élèves, plus ceux-ci développent une motivation de qualité, un engagement durable et un meilleur bien-être. A l'inverse, lorsque ces besoins sont régulièrement frustrés, les risques de désengagement, d'évitement ou de mal-être augmentent. Autrement dit, la manière dont les besoins psychologiques sont satisfaits ou frustrés reflète la façon dont les élèves vivent leur environnement scolaire.
Soutenir les besoins psychologiques s'apprend. Nous en avons récemment fait l'expérience dans le canton de Genève en accompagnant seize enseignants pendant deux années scolaires. L'objectif n'était pas de leur proposer une nouvelle méthode pédagogique, mais de les aider à porter un regard différent sur leurs interactions quotidiennes avec leurs élèves et à identifier les gestes qui soutiennent, ou au contraire fragilisent, leurs besoins psychologiques. Après la formation, leurs pratiques ont évolué. Les enseignants adoptaient plus souvent des pratiques qui soutenaient les besoins psychologiques des élèves et moins de comportements susceptibles de les frustrer. Chez les élèves, alors que la motivation autonome diminuait habituellement entre janvier et juin, elle est restée stable durant l'année où leurs enseignants ont bénéficié de cette formation. Ces résultats montrent qu'il n'est pas nécessaire de transformer sa manière d'enseigner mais que ce sont de petits changements dans les interactions quotidiennes qui transforment progressivement l'expérience vécue par les élèves (Chanal et al., soumis).

«Soutenir les besoins psychologiques s'apprend.»
Julien Chanal
Afin de rendre ces connaissances accessibles au plus grand nombre, les contenus de cette formation sont actuellement adaptés à l’Université de Genève sous la forme d’un MOOC en libre accès intitulé «Motiver les élèves avec la théorie de l’autodétermination» qui sera prochainement mis en ligne. Son objectif est d'accompagner les enseignants dans la compréhension des leviers de la motivation et de l’épanouissement des élèves, ainsi que dans la création d’environnements favorisant l'autonomie, la relation et la compétence des élèves dans leur pratique quotidienne. Le soutien des besoins psychologiques n'est pas une méthode pédagogique parmi d'autres. C'est une manière de concevoir l'école comme un lieu où l'on apprend, mais aussi où l'on grandit, où l'on développe sa motivation et où chacun peut progressivement réaliser son potentiel.
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES:
Ryan, R. M., & Deci, E. L. (2017). Self-Determination Theory: Basic Psychological Needs in Motivation, Development, and Wellness. New York: Guilford Press.
Ryan, R. M., & Deci, E. L. (2020). Intrinsic and extrinsic motivation from a self-determination theory perspective: Definitions, theory, practices, and future directions. Contemporary Educational Psychology, 61, 101860.
Chanal, J., Remolif, B., & Paumier, D. (soumis). Shaping Teaching Style and Enhancing Student Motivation: Impact of a Teacher Training Intervention in Primary School.